Le puzzle d’Hébron

Israël – Palestine, Palestine – Israël…Jérusalem au milieu. Le mur.

Le mur…cette cicatrice marquant encore plus la séparation, l’imposition, la main mise sur un espace. Quelques éléments de représentation, comme des pièces d’un puzzle mental. Israël-Palestine, dit comme ça, ça laisse penser à deux espaces qui se touchent, qui s’opposent, qui s’affrontent. Un mur, une frontière, c’est bien pour délimiter deux camps, deux espaces, d’un côté c’est eux, de l’autre c’est nous, ou l’inverse. D’ailleurs, on parle bien du conflit israélo-palestinien, de deux camps, d’impossibilité d’entente ‘entre les deux camps’, de médiation entre deux camps, etc.

Cette vision symétrique, binaire, où deux entités s’opposeraient, personne n’y croit à part ceux qui ont intérêt à ce que les autres y croient. Quand cet été ‘Israël’ bombarde Gaza et tue des milliers de civils, France Info parle d’échange de tirs entre Gaza et Israël. Les roquettes du Hamas ont tué quelques dizaines de militaires Israéliens quand la 10ème armée du monde (Israël) a tué des centaines de civils. France Info continuera à parler d’ ‘échanges de tirs’. Après tout, c’est normal, une guerre ça fait des morts. Deux armées qui s’affrontent, ça tue. Israël d’un côté, Gaza de l’autre. Deux camps. Quand, de Gaza, partent des roquettes lancées par le Hamas, François Hollande s’empresse d’apporter son soutien à Netanyahou et la ‘solidarité de la France’ face à ces agressions. L’Elysée sort un communiqué qui reprend cet échange, sans mentionner les ‘pertes’ civiles de Gaza. Hollande ajoute qu’ « il appartient à son gouvernement de prendre toutes les mesures pour protéger sa population » et donc de répondre à ces agressions.

Israël dans les jours qui suivront bombardera Gaza avec la solidarité et la bienveillance de la France donc, tuant des centaines de civils, entassés par un blocus illégal imposé par Israël avec le soutien de ses partenaires occidentaux et égyptiens. Ce n’est pas la destruction d’une population, il ne s’agit pas d’une colonisation illégale et meurtrière depuis 50 ans, il ne s’agit pas de ça, il s’agit d’une guerre entre deux camps. Et quand un camp est ou se sent attaqué, notre président l’a redit, il doit se défendre. Et d’ailleurs la guerre de cet été, la destruction de Gaza et de ses civils,cette petite bande avec l’une des densités de populations parmi les plus élevées au monde, elle s’appelait ‘Bordure protectrice’.

Bordure, bande, mur. C’est physique, ça parle d’espace, de lieu. De terres, de territoires. Territoires occupés, voilà une autre expression, une autre pièce d’un puzzle à disposition pour nos représentations à distance. Hébron, au milieu de ces territoires occupés. Hébron, ville d’apartheid, ville où l’espace, les rues, les trottoirs sont sous une autorité ou une autre. Ville où les murs portent la version historique des occupants.

Ville où l’espace est morcelé, sectorisé, militarisé. A l’intérieur même de la ville. Parce-que Israël-Palestine, ça n’existe pas. Pas comme ça. Il n’y a pas d’un côté la Palestine et de l’autre Israël. Il n’y a pas d’un côté du mur l’Etat d’Israël et de l’autre l’Autorité Palestinienne. Merci bien, on le savait ! Tu débarques ou quoi ? Sinon pourquoi parler de colonies et de territoires occupés. Certes. On le savait. Je le savais. Mais pas comme ça, pas à ce point. Et donc non, je ne savais pas. Je m’attendais à des zones sous administrations israéliennes, d’autres palestiniennes, je m’attendais à des checkpoints, à croiser des colonies. Je ne m’attendais pas à une ville où les quartiers, les rues sont à ce point divisées, symboles de violence, d’expropriation, de colonisation. Je ne m’attendais pas à voir des rues entières avec des scellés sur les portes, avec des fenêtres murées. Je ne pensais pas, sur une échelle aussi petite, croiser des détecteurs de métaux dans les rues, des barbelés barrant des allées et des miradors menaçant surplombant des zones ‘libres’.

Je me souviens de cette discussion avec Leïla, que j’avais croisée alors que je la voyais faire des allers-retours que je ne comprenais pas. Je la voyais accompagner des petits groupes de touristes, revenir toute seule, faire le tour et les rattraper plus loin. Je l’ai recroisée plus tard et j’ai compris pourquoi. Elle pouvait aller dans cette rue mais pas dans l’autre. Elle pouvait couper par cette rue mais seulement sur le trottoir d’en face. Hébron, une ville avec 200 000 palestiens, 500 juifs et 2000 militaires israéliens. Quatre militaires pour un juif. Pourquoi dire juif et pas israélien ? Parce-qu’il s’agit de juifs ultra-fondamentalistes, principalement émigrés des Etats-Unis. Ce ‘lien’ avec les Etats-Unis, je le connaissais pas également. Je pensais aux liens diplomatiques, financiers, militaires, de diaspora, etc. Mais je ne savais pas que les colons vivant dans les colonies les plus symboliques de Palestine étaient souvent américains, aidés, financés et accueillis par Israël pour occuper la Palestine, légitimer une énorme présence militaire et incarner cette lame de fond, inexorable, la disparition des territoires palestiniens. J’avais entendu parler de ces programmes d’émigrations financés par Israël pour occuper la Palestine venant des Etats-Unis, mais aussi d’Europe, d’Australie, etc. Le deal étant, nourri d’une rhétorique considérant les palestiniens comme des terroristes en puissance, de venir s’installer ici si et seulement si Israël met à disposition un encadrement militaire énorme pour assurer leur sécurité. Hébron en est l’exemple le plus édifiant.

A l’échelle d’une rue d’Hébron ou à celle de la Palestine en entier, la logique d’occupation est la même. Israël,dans un rapport de force (diplomatique, militaire, financier) asymétrique, détruit, vide l’espace, les territoires. Il les maintient vides, un moment, puis les occupe. Une fois occupé, il s’en réclame et impose une présence encadrée par son armée. Si la résistance se manifeste, si des colonies sont attaquées ou tout simplement en réprimant les manifestations, cette violence provoquée et attendue légitimera son dispositif militaire…et ainsi de suite. Les territoires palestiniens disparaissent. Leïla me disait que la maison de son grand-père avait été occupée quand celui-ci était hospitalisé. Une semaine d’absence. Au retour, une porte scellée, des fenêtres condamnées. Des intimidations, une arrestation et une expropriation plus tard, une famille de colons occupait la maison. J’ai eu du mal à y croire, comment est-ce possible de faire ça, aussi vite ? Tellement de maisons, de rues, de quartiers ont changé d’occupants de cette façon. J’ai demandé à Leïla où elle habitait maintenant, elle m’a répondu qu’elle habitait le secteur H1, sous autorité palestinienne. Je voulais en savoir plus sur cette nouvelle pièce de puzzle, ce secteur H1. Elle m’a plutôt demandé où je vivais moi. Je lui ai parlé de Paris. Elle m’a demandé s’il y avait des secteurs à Paris.

Elle m’a dit de vous dire que les palestiniens n’étaient pas des terroristes et qu’ils voulaient juste vivre en paix, sur leurs terres. J’ai mis un an à raconter ce voyage, je m’en veux un peu. Mais ce qu’elle voulait que je vous dise, vous le saviez déjà.

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