Avignon, le palais des peuples?

Avignon, à l’heure du festival, c’est ‘le plus grand théâtre du monde’. Cette expression marketing, autoproclamée par le OFF, annonce bien la couleur et la démesure des chiffres ; plus de 1100 compagnies dans le Off et le In, 1400 spectacles différents et plus de 30 000 représentations au total, plus de 120 théâtres, plus d’un million de billets vendus en trois semaines, etc. Le festival d’Avignon, cette grande foire au théâtre, m’avait toujours fait fuir et je ne m’étais jamais convaincu d’y aller. Cette année, dès le début du mouvement contre la signature de l’agrément de la convention Unedic du 22 mars, il était dit que cette édition du festival serait différente. Que face à ce gouvernement sourd, la signature aurait lieu et que la lutte continuerait dans ce cadre si particulier d’Avignon. Et pour ça, pour assister à ce ‘festival militant’, ça valait le coup d’aller y participer.

Ce qu’on voit d’abord en arrivant à Avignon, c’est la bataille de l’espace. Celui des affiches, de ces centaines de compagnies qui se livrent une concurrence acharnée pour être visible. Ces compagnies qui s’endettent pour être là. Car il faut être à Avignon. Les programmateurs sont là et ils viendront peut-être voir leur spectacle, éventuellement avec quelques autres dates à la clé. Cette perspective suffit à ce que des centaines de compagnies engraissent des théâtres, des hôtels, des restos, à coup de milliers d’euros le créneau réservé à des vendeurs d’espaces. Cette injonction à être là suffit à ce que le nombre de compagnies augmente chaque année quand bien même les premiers témoignages glanés ici et là évoquent l’endettement, la pression, l’extrême fatigue, les crises de nerfs et les craquages au bout d’une ou deux semaines, malgré le double de prévu au départ, devant l’épuisement de salles vides et de perspectives sombres. Mais si des centaines, un millier de compagnies viennent, reviennent chaque année, il doit bien y avoir une raison autre qu’un masochisme incompréhensible ou le sceau ‘Festival d’Avignon’ sur un parcours de vie d’une compagnie ? Comment ce festival, surtout sa partie OFF, n’a pas encore implosé devant ce fonctionnement ? Pourquoi le public, les compagnies, participent à cette foire du fric sous prétexte de culture ?

Des centaines de compagnies s’échinent à croire au quart d’heure de gloire et reviennent chaque année déverser un argent qu’ils n’ont pas dans les poches des commerçants, loueurs de salles, hôtels et restos qui se gavent grâce à un public de masse venu consommer de la culture…

Je disais donc, l’espace, se battre pour être visible. C’est ce qu’on voit en arrivant à Avignon…

Cette année, il ne sera donc pas seulement question, sur la place du palais des papes et dans les bistros d’Avignon, des pièces du Off ou du In, mais de précarité, de lutte sociale, de concertation tripartite, d’occupations, d’abrogation et d’orages empêchant une AG en plein air de se tenir.

Depuis plusieurs semaines, le ton monte, partout en France. Des spectacles, des festivals se transforment en agora, la scène devient tribune et le public plus ou moins solidaire. Ces festivals si chers à notre activité économique et à notre prestige, (mais si la fameuse exception culturelle française !), deviennent des enjeux de société, cristallisent les positions et les coups de bluff ou de pression du gouvernement. Valls, Filippetti ou Rebsmanen en appellent à la responsabilité, au civisme des grévistes pour ne pas y toucher. La grève (pas) d’accord, encore moins à l’approche des festivals. Surtout THE festival, celui qui est dans toutes les bouches, celui qu’on convoque pour faire trembler les bourses ; le festival d’Avignon. Peu importe que le gouvernement soit sourd et fasse du passage en force, peu importe que depuis 11 ans des propositions alternatives de réforme soient proposées sans être discutées, peu importe le coup de bluff de Valls qui propose une discussion au dernier moment, à l’approche d’Avignon donc, quand tout est déjà réglé ; si les festivals sont en danger, c’est la faute des grévistes.

Le tout comme d’habitude relayé par des médias complaisants et fainéants qui parlent de perturbation et de prise d’otage. Le traitement médiatique tient le public et les touristes en haleine, les festivals auront-ils lieu ? France Culture intitule un sujet sur le ‘risque d’annulation’ ainsi ; « les menaces que font peser les intermittents sur le festival d’Avignon », le Figaro se surpasse « la CGT joue la grève » ou « le spectacle des intermittents continue » ou bien encore comparant les « interventions intempestives de certains intermittents » et l’orage comme éléments perturbateurs du festival. Tous les journaux locaux, de Marseille à Montpellier, fidèles relais des commerçants et des élus, fustigent ces précaires et ces chômeurs qui viennent interrompre ces balais ou ces opéras. Le Figaro, concernant le festival de Montpellier, note même que parmi les grévistes, il n’y aurait même pas que des intermittents mais aussi des précaires ! Brrr… la plèbe est à nos portes et le ballet est annulé !  Dans un autre article, on tremble avec eux ; ‘frange radicale’, ‘bande de casseurs’, ‘le plus grand désordre’, ‘violence palpable’ avant cette conclusion visiblement déçue et solidaire du directeur du festival ; « Olivier Py souhaitait faire de cette 68e édition un festival politique, on craint fort qu’il ne soit bien tristement servi. » Du drame, du politique en costume et sur scène mais pas dans la vraie vie…

En Avignon, la sentence tombe, la grève est votée. L’ouverture du festival devient jour de grève ! Les spectacles sont annulés suite à un vote à la majorité des salariés du In. Le palais des papes restera vide en ce jour d’ouverture du festival et les médias locaux s’en donnent encore à cœur joie, clamant dans chaque article le coût de cette annulation et caricaturant encore un peu plus ce mouvement de lutte! Un rassemblement devant le palais permet au ‘public’ de se rappeler quelques éléments de ce mouvement ; non il s’agit pas d’une lutte corporatiste d’intermittents voulant sauver un statut (qui n’existe pas !) particulier. Il s’agit d’un mouvement solidaire pour demander l’abrogation d’un agrément qui concernera toutes les personnes ne travaillant pas en CDI ; chômeurs, intérimaires, intermittent-e-s, précaires, retraité-e-s, etc. Vous prenez une personne qui est en CDI et vous la mettez, pour l’instant, de côté. Vous prenez tout le reste et vous avez toutes les personnes concernées par cet accord signé sous la pression du MEDEF, c’est-à-dire la grande majorité de la population active… On est loin d’une lutte de privilégié-e-s. Des carrés rouges, symbole de cette lutte solidaire, viennent le rappeler sur les murs du prestigieux palais des papes.

 

Le festival devient alors ce à quoi je souhaitais participer ; un espace à la fois de lutte, d’actions, de réunions collectives, mais aussi, the show must go on, avec des spectacles qui ont lieu, des compagnies qui se réunissent pour trouver des solutions solidaires, réfléchir à reverser les recettes à la caisse de grève, des compagnies qui disent ne pas pouvoir faire grève, ou alors juste un jour, ou alors faut voir…Ces compagnies endettées qui sont prises à la gorge et qui ne peuvent se résoudre à ne pas jouer, essayant de limiter la casse. Cette casse programmée, organisée par le Off. Association dirigeant le Off sans les compagnies, sans publier ses comptes, sans reverser une partie de ses énormes recettes aux acteurs du festival, c’est-à-dire aux compagnies, faisant payer une fortune (313 euros par spectacle) le petit encart dans le catalogue, passage obligé de visibilité dans cet espace hyper concurrentiel. Cette orga du Off qui ment au public en lui faisant acheter une carte Off en la présentant comme une manière de soutenir les compagnies. Cette carte qui coûte 16 euros rapportent des centaines de milliers d’euros (en contrepartie de rien du côté du Off…) à l’orga et qui fait perdre autant en trésorerie aux compagnies… Le public, floué, pense faire des économies sur des places forcément trop chères mais tout en croyant soutenir un peu les compagnies. Cette grève, en tous cas sa partie avignonnaise, permet aussi de remettre la refonte du Off dans les discussions. Le festival devient un théâtre de lutte, d’actions, les affiches partagent (un peu) l’espace avec les banderoles et les badges militants, la musique ventant tel ou tel spectacle fait échos aux slogans, aux chants de manifs…

Ces premiers jours à Avignon sont prometteurs mais ils contiennent aussi plein de questions. Comment les compagnies, piégées par leurs ambitions et l’organisation de ce festival, vont porter cette grève et le festival en même temps ? Comment la dimension solidaire de ce mouvement peut continuer à être portée dans cet espace où pour l’instant se côtoient seulement des intermittents, le public et toutes les personnes qui encaissent leur présence ? Comment la dimension interpro (qui existe par exemple dans les actions à Paris où le Pole Emploi, l’Unedic, le Medef ont été visées) peut prendre à Avignon ? Comment le Off endetté et morcelé va continuer à discuter, réfléchir avec le In ? Comment le public-consommateur, souvent de passage quelques jours et ayant lui aussi ‘investit’ financièrement, va s’associer à ce ‘non merci’ en marche ? Est-ce que la centaine de compagnies en grève ce lundi pour le premier jour va faire des petites et provoquer le grossissement des rangs pour les prochaines journées de grève annoncées ou espérées ?

Ah oui au fait, en parlant de cette centaine de compagnies…Le journal Le Monde, fidèle à son poste de relais anti-grève, ouvre un article en remettant en cause ce nombre. On croit entendre TF1 parlant des chiffres d’une manif… Il renvoie dos à dos (« qui croire ? ») la coordination des intermittents et précaires qui a listé cette centaine de compagnies (c’était très facile à vérifier, on avait la liste avec nous lors des AG et des points presse !) et la sortie dédaigneuse de Greg Germain qui parle d’une « petite cinquantaine de compagnies à tout casser ». Cette liste, il se trouve que le hasard de la répartition des tâches militantes a fait que je l’ai écrite ou plutôt commencée…reprenant une à une le nom des compagnies qui étaient présentes lors de la première AG et qui se sont déclarées en grève. Le jour même de cette AG, la veille du premier jour de grève ce lundi, on en avait déjà 70 listées. Le lendemain matin, lors de l’AG plusieurs dizaines avaient elles-aussi entre temps décidé de faire grève.  Ça fait donc au moins une centaine. Cette liste a été montée aux journalistes, envoyée à la presse. Pourquoi cette journaliste du Monde choisit lâchement de faire semblant de mettre dos à dos ces deux versions quand l’une est factuelle via cette liste et l’autre provient du principal opposant à cette grève ? Pourquoi cette journaliste insiste sur le faible nombre de compagnies en grève sans donner aux lecteurs un semblant d’explication ? Si un grand nombre de compagnies n’a pas pu faire grève ce n’est pas par désaccord avec ces revendications mais parce-qu’un grand nombre d’entre elles se retrouvent coincées financièrement…vous passez deux heures à discuter avec quelques compagnies et c’est impossible de ne pas le comprendre. Cette journaliste, envoyée spéciale du Monde, comme un bon nombre de ses collègues, a choisit de ne pas le dire…

Ces premiers jours à Avignon ont posé tous ces enjeux. Ils ont également vu, collectivement, des réunions se tenir, des AG avoir lieu. On a senti également une volonté forte de faire des actions, de toucher des cibles fortes, de faire réagir, de mettre un grain de sable dans la machine à fric et à consommation. Les premières cibles, la FNAC, certains syndicats, l’asso du OFF en appellent d’autres. Partout en France cet été , des gens vont affirmer que ce que ce mouvement défend, « nous le défendons pour tous » ! Jeter un œil aux tracts, aux vidéos , aux articles fait par les membres de ce mouvement. Que les médias dominants parlent de casseurs, de privilégiés, de preneurs d’otages, etc, ce n’est pas surprenant. Ils jouent leurs rôles. En face des gens disent « non merci » et proposent autre chose, pas seulement pour eux, pour tous… Si vous allez à Avignon pour participer à tout ça, rendez-vous à la maison Manon place des carmes pour filer un coup de main, mieux comprendre les enjeux, participer …Si vous voulez avoir des infos, être dans les boucles de mobilisations, envoyez un mail à on.va.pas.la.boucler@gmail.com Si vous êtes plutôt du côté de Paris, ça se passe à la Villa Mais d’ici, 77 rue des cités, Aubervilliers, métro ligne 7.

Lors de la coordination nationale d’Avignon les 2 et 3 juillet, il a été décidé de faire de ce 10 juillet une journée d’actions coordonnées pour l’abrogation de la « convention d’assurance chômage ». Une grosse journée d’action de prépare donc de jeudi. Tous les jours ou presque, dans les prochaines semaines, des actions vont avoir lieu…

Venez les gens, la ville est plus belle en luttant !

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